Armelle Caron vs. Johannes Vermeer

Tentations topographiques

Armelle Caron vs. Johannes Vermeer

De ses voyages, Armelle Caron ramène des plans de villes et de territoires, autant d’images dont elle se plaît à détourner le système de représentation, et à faire éclore la poésie visuelle. Dans ses intérieurs bourgeois, Johannes Vermeer, en accord avec les découvertes de son temps, introduit des cartographies, objets de décoration et fenêtres ouvertes sur le lointain et l’imaginaire. Et la carte géographique devient rêverie. Un accord mêlé qui ouvre à nouvelle errance, vers des horizons intérieurs.


Par Thomas Lapointe
Créations graphiques : Michel Welfringer
Narrations subjectives : Camille de Forges

Il voulait tout savoir des cours d’eau, des voies, des villes et des forêts. Il étudiait les reliefs, traçait des frontières, décidait des distances. Il aimait reproduire le monde pour mieux le posséder, tel un amant jaloux qui réduirait assez l’objet de son amour démesuré pour l’enfermer derrière ses volets. Mais une contrée a sa préférence : il s’abîme dans la contemplation de sa beauté et de son aléatoire perfection. Paris, rive droite-rive gauche, les deux ventricules de son cœur savant, les deux hémisphères de son cerveau fantasque.

Armelle Caron réagit
“L’image de l’amant jaloux est magnifique, mais pour autant je ne pense pas qu’il veuille enfermer le monde derrière ses volets. J’imagine plutôt que c’est un homme qui rêve de distances, de paysages, de climats étranges et pénétrants. Manque de bol, le cartographe a un pied bot, caché derrière le drapé qui l’empêche d’arpenter ce monde tant désiré. Alors il le dessine pour mieux sentir le chemin filer sous sa plume. Le dessin, c’est du micro-trajet, et le trajet fait le voyage. À chaque centimètre d’encre posé sur le papier, c’est un kilomètre qu’il parcourt en rêve. Et quand je range une carte, comme lui, je me refais un monde.”

Armelle Caron, Paris, extrait de la série tout bien rangé
Johannes Vermeer, Le Géographe, 1668-1669


Le galbe rose de cette joue, c’est une dune de sable blanc à l’aube et cette oreille délicate me rappelle la nacre ourlée d’un ormeau. Je peine en revanche à rendre ce front poli par tant de brises légères ; il me semble que le plus rond des galets ne présente pas de grain aussi fin. L’arête du nez m’est familière : il s’agit clairement de la douce pente de nos plates vallées. Quant à ces yeux… Ce sont deux lagons que je ne puis sonder. Quel lapis pourrait évoquer les tempêtes qui se pressent sous sa surface de cristal azur ? Diable, voici déjà l’ombre du soir, il me faut arrêter, car seule la lumière du jour peut éclairer une telle géographie.

Armelle Caron réagit
“Le peintre est bien embarrassé par ses couleurs et ses textures. Dans mon travail, il y en a si peu que je ne suis que rarement confrontée à ces problèmes de choix. C’est d’ailleurs pour ne pas avoir à en faire que j’opte pour une forme de sobriété graphique. J’ai mis de côté ce qui est pour moi de l’ordre de l’encombrement plastique pour aller vers une lisibilité plus grande, plus maniable aussi sans doute. Pour certains, comme pour Vermeer, leurs choix sont si précis qu’ils paraissent évidents mais il faut avoir un œil et une assurance, voire une autorité de regard, que je n’ai pas.”

Armelle Caron, Paysages courbes (IGN 2546OT)
Johannes Vermeer, L’art de la Peinture, 1666


Et, dites-vous, après avoir défait ces pirates sauvages, vous débarquâtes sur une plage…
– Oui, mes compagnons avaient succombé dans la bataille et je me retrouvai seul, mon poignard pour tout attirail.
– Quel héros vous faites ! Quelle aventure ! Mais racontez-moi ce pays et sa nature…
– L’océan Pacifique est aussi beau que ses mœurs sont cruelles. Sur ses côtes paradisiaques poussent des plantes inconnues, des oiseaux colorés pépient sous chaque feuille et ses longues étendues de sable clair ne sont foulées que par un infatigable ressac d’eau pure.
– Oh, emmenez-moi là-bas, loin de nos brumes !
– Encore eût-il fallu que je le voie et l’assume…

Armelle Caron réagit
“Oh, c’est drôle ! Ne lui manque plus que le perroquet, empaillé, sur l’épaule, à ce filou. Cette photo n’est pas une entourloupe, les mots dans ces paysages du sud des Cévennes sont des descriptions de ce qu’il y a exactement aux antipodes de ce lieu. Et contrairement à ce brigand, j’y suis allé pour vérifier ! À mon retour, j’avais les deux images en tête et j’ai cherché à les associer, une photo d’un lieu et un mot qui nous projette dans un autre lieu. Le deux en un si on préfère, une sorte de ricochet dans la géographie.”

Armelle Caron et Samuel Dufour Kowalski, Pacific Ocean, extrait de la série (t)here
Johannes Vermeer, Un soldat et une jeune fille qui rit, 1657


Verse, abreuve mes veines d’eau bleue, que croisse ma ramure, qu’éclatent mes corolles, que bruissent mes sépales tendres. Je puise à ta source la force d’être belle et, sous mes atours, s’enfoncent des racines gonflées par tes largesses. Leur dessin suit celui de tes gestes, répétés, généreux, essentiels à la vie. Je ne vois pas de limite à mes longueurs souterraines tant que coulera d’abondance cette eau, mère, source de mon règne végétal.

Armelle Caron réagit
“Je suis un peu gênée aux entournures face à ce magique Vermeer, mais le texte me rappelle que les images font avant tout rêver et que le rêve n’a ni temps ni auteur. Je me « permets » donc de penser que cette belle jeune femme m’a l’air d’être sacrément coquine quand elle use de ce vocabulaire végétal et géographique. Cela m’amuse de voir que mon dessin, qui habituellement suscite un champ lexical sage, voire pragmatique, devient, dans la bouche de cette demoiselle, sensuel et jubilatoire.”

Armelle Caron, extrait de la série river-roots
Johannes Vermeer, Jeune femme au pichet d’eau, vers 1662-1665


Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, s’est repu de nouveautés et de saveurs exotiques. Heureux est-il, car dans sa mémoire survivra cet adage, dans ses histoires et dans sa musique. Au creux de son coude et sous ses doigts agiles revivront le souffle du vent sur le parvis et le clapotis des marsouins dans le détroit. Gravée dans son esprit, la carte de ses pas dans la ville renaîtra dans le tintement des cordes et des verres, dans la magie des contes vécus. Heureux qui, reconnaissant la chance du voyageur, saura cultiver et partager ses souvenirs.

Armelle Caron réagit
“Le voyage, c’est effectivement le temps présent et le souvenir qu’on en ramène. C’est un déplacement dans la géographie et dans la chronologie. Dans la cartographie, il y a également des doubles : la représentation / la réalité du territoire, le temps des mesures sur le terrain / celui de la consultation, le lieu représenté / celui dans lequel on se trouve quand on compulse la carte, l’échelle 1 / l’échelle choisie, etc. Ce texte est aussi un double pour moi : le souvenir d’Istanbul, de Pierre Loti, des marsouins, des cafés trop forts, du caviar d’aubergine et de mon père sur le bateau. Celui de ma vie à Sète, évoquée par la chanson de Brassens, de mon petit gars sur le môle qui bade les thoniers, de la vue sur les toits depuis la cuisine, de Sam et de tous les autres qui me font un beau présent.”

Armelle Caron, Istanbul, extrait de la série Villes en creux
Johannes Vermeer, Femme avec un luth, 1663