Antoine Gonin et Emmanuel Régent

Illuminations

Dans sa série de photographies intitulée Empreinte, Antoine Gonin révèle les traces laissées par l’activité humaine dans le paysage à travers des images en noir et blanc aux confins de l’abstrait. Volontairement lacunaires, les grands dessins au feutre noir d’Emmanuel Régent jouent des notions d’attente, de lenteur, d’effacement, et laissent au spectateur toute la place de combler les manques. Entre une photographie évoquant l’esthétique du dessin et un dessin empruntant à l’esthétique de la surexposition propre à la photographie, les pistes se brouillent…


Œuvres : Antoine Gonin et Emmanuel Régent
Narration liante : Aurélie Laurent

Aujourd’hui, son univers n’est qu’un monde en négatif contrasté, une rêverie cauchemardesque dont il ne peut échapper. Tout avait commencé un après-midi d’été éthéré, un de ces moments idylliques où les Anglais se promenaient et lui, seul, enveloppé par la foule, jouissait de l’instant présent qui n’est plus qu’un futur lointain.
Haché menu, son ciel tremble de mille feux. Ce ne sont que des vagues tempérées qui électrisent les cieux, donnant naissance à des étincelles qui luisent sous les flammes du soleil.
Vois comme ces rochers sont autant de prismes qui révèlent l’infinité de couleurs. Inconnues, lui seul peut les imaginer. L’obscurité de cette lumière ensorcelle son univers et boira de tout son soûl ce monde irréel. Tout est brouillé, déchiré, c’est la pluie qui frappe le visage de celui qui flâne au milieu des badauds errant le long de la promenade. Après la pluie vient l’arc-en-ciel qui se réfracte.
Le bourdonnement sombre qui transperce ses tympans n’est que le chuintement de la mer docile. Un tintamarre dont le battement suit celui de son cœur : 1-2-3, 1-2, 1-2-3, 1-2-3-4… La trompette martèle, le triangle tambourine, la flûte claironne, les vibrations de la pluie, de plus en plus fortes, se font orchestre magistral, pour qui veut l’entendre. Puis le ressac avant de plonger dans l’abîme.
Tout va bien ; ce n’était que la tempête avant le calme.

Antoine Gonin réagit
« Avec Empreinte, je tente de me déprendre de toute intention documentaire et de franchir les frontières pour laisser libre cours à une signature beaucoup plus personnelle, qui marque un aboutissement de mon travail photographique. Alors que je donnais précédemment à voir le paysage dans sa globalité, je parcours aujourd’hui le monde et le tranche pour en extraire autant de compositions abstraites, graphiques, poétiques, où les éléments naturels se convertissent en signes qui affleurent et viennent composer l’image. La nature ainsi transposée ne s’offre pas dans une lecture descriptive. Dans mes images, mutiques car sans repères, elle se laisse deviner, énigmatique presque, et se révèle dans son mystère et son secret. Elle entre dans le registre de la réminiscence, de la résurgence visuelle. Je décèle la trace que l’homme a imprimée à la nature et qui vient transfigurer le paysage. Un environnement naturel irrémédiablement marqué des stigmates de l’activité humaine. »

Emmanuel Régent réagit
« Chacun appréhende le monde comme il le peut, de là où il se trouve. Le dessin est un mode d’observation, un outil de compréhension. Il est l’une des multiples façons de voir et de penser. À travers les époques, il me semble que les questions restent les mêmes. C’est peut-être la manière de les formuler qui change. Le dessin est un langage autonome, sans doute la plus simple expression plastique. J’aime cette économie de moyens, qui permet de créer n’importe où, n’importe quand avec presque rien. À l’heure des nouveaux médias, de la multiplication des sources d’information, de la surproduction et de la dématérialisation des images, pourquoi dessiner encore sur du papier et comment intégrer ces nouvelles technologies dans le geste classique et ancestral d’un simple trait à la main ? Je voudrais dessiner la lenteur, surexposer les paysages, préserver la lumière du papier, ne jamais terminer un dessin pour ne pas l’achever… »


Antoine Gonin, Corse, France, 2011
Emmanuel Régent, Le Chemin de mes rondes, 2011