Ai Weiwei vs. Jacques-Louis David

L´engagement à risque de deux artistes

Ai Weiwei vs. Jacques-Louis David

Personnalité majeure de la scène artistique contemporaine chinoise, Ai Weiwei est aussi un provocateur de talent faisant de son art une forme de dissidence face aux autorités de son pays, qui l’ont emprisonné d’avril à juin 2011. Détournant les objets et les matières de l’art et de l’artisanat traditionnel chinois, il confronte, avec force et humour, la culture classique asiatique à la modernité occidentale. Un art engagé qui, confronté au travail de Jacques-Louis David, y trouve d’étonnants échos. Pourtant le chef de file de l’école néoclassique, d’abord engagé dans la Révolution française, s’est rapidement pris d’admiration pour Napoléon Bonaparte, et, de portraits officiels en tableaux historiques, s’est mis à son service. Art résistant, art officiel… de l’un à l’autre, les frontières ne sont peut-être pas aussi nettes qu’il y paraît.


Par Thomas Lapointe
Créations graphiques : A is a name
Narrations subjectives : Camille De Forges

Brillante idée

Fête de brocards, de soies et de chamarrures, le Sacre se déploie sur des mètres de toile et de peinture. Étrange phénomène lumineux abandonné dans un coin de hangar, la lanterne de braise ardente se contemple en son miroir. Se pourrait-il que la clarté leur soit un commun mystère ? Que l’éclat des lourds ornements soit le même que celui de la chenille légère ? Point, il faut chercher dans la matière : au déploiement de feu aérien répond le défilé des pesants mannequins. En effet, la ribambelle et le fanal sont de papier, gloires bien éphémères que la précarité guette. Qui brillera le plus fort, du lampion chinois ou de l’impériale comète ?

Ai Weiwei réagit
« Nous, les Chinois, vivons actuellement une époque de ténèbres. »
[Süddeutsche Zeitung, 29 mars 2011]

Ai Weiwei, Descending Light, 2007
Jacques-Louis David, Sacre de l’empereur Napoléon Ier et couronnement de l’impératrice Joséphine dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804, 1805-1807


Sacrilège !

Les défis, voilà ce qui enthousiasme les hommes : les grands hommes de petite taille comme les artistes libres que l’on ose enfermer. Enveloppés d’un rouge d’alerte, sur les traces d’Hannibal ou sur le Champ-de-Mars, ces hommes-là se mesurent aux sommets. Leurs bras tendus de volonté n’essaient point d’accrocher des étoiles dans un ciel d’orage ou des guirlandes sur un sapin de fer. Non, propagande ou provocation, ils s’érigent en symboles sur la toile et le papier. Ils nous séduisent, fondent des mythes ou voilent nos icônes, en habiles intimes de l’art, qui sert indifféremment les maîtres les plus divers pourvu que nous y soyons sensibles. Mais dans cette apparente querelle d’anciens et de modernes, de crédules et de cyniques, chacun sait que la main de Bonaparte tenait alors les rênes d’une mule et que l’actuel problème de cet arrogant majeur est sa mise à l’index.

Ai Weiwei réagit
« Que voulez-vous, quand un gouvernement n’est pas élu, il doit tout maîtriser par la force. »
[Papiers de Chine, 27 septembre 2008]

Ai Weiwei, Study of Perspective, 1997
Jacques-Louis David, Le Premier Consul franchissant les Alpes au col Saint-Bernard, 1800


Creux de la vague

Une mort de céladon, voilà ce qui m’attendait. Jamais je ne l’aurais imaginé. Je menais deux combats, l’un pour ma patrie gangrenée de haines, l’autre pour une vie devenue fragile à travers une peau rongée. Je savais qu’il était dangereux de soulever les passions du peuple, c’était comme ordonner à la mer de monter à l’assaut des palais. Les vagues se sont retournées contre moi en mille langues incompréhensibles que je peinais à soumettre. L’une d’elles, d’acier brillant surgie de l’étendue glauque, m’a baigné de rouge. Une mort de céladon, voilà ce qui m’attendait. Hélas ! Ma vie fut un don à Charlotte Corday.

Ai Weiwei réagit
« Suis-je déjà foutu ? »
Sur le compte Twitter de l’artiste

Ai Weiwei, The Wave, 2006
Jacques-Louis David, Marat assassiné, 1793


À la guerre comme à la guerre

Enfuis, les rêves d’opulence et d’opaline,
Anéantis, les délires chauds et carnés.
Les arcs abattus ne sont plus que ruines,
La poussière recouvre la terre malmenée.
L’Olympe jaloux est descendu sur terre
Punir les hommes de leurs vanités,
Traduire son courroux par la guerre
Et abolir fastes, orgueil et beautés.
Repose-toi à présent, ô Mars intrépide.
Le devoir accompli, abaisse tes armes,
Laisse-toi régir par d’aimables guides,
Choisis pour toi parmi tous les charmes.
Te voilà pacha fêté en ton royaume,
Mais faible et innocent comme un enfant,
Car tu ignores que Vénus aime l’homme
Et qu’elle saura venger son amant.

Ai Weiwei réagit
« Pour l’art, il faut savoir prendre des risques. »
Conférence d’ouverture de l’exposition The Unilever Series : Ai Weiwei à la Tate Modern

Ai Weiwei, Provisional Landscapes #17, 2002-2005
Jacques-Louis David, Mars désarmé par Vénus, 1824


L’histoire sans fin

La roue de l’Histoire est la seule que rien ne peut arrêter.
Secouée sur des ornières creusées à la pointe de l’épée,
Elle tourne, elle tourne, sur une assise incertaine,
Elle jette à bas des rois et assoit des reines.
Sans pitié, elle traverse et divise des familles rouées,
Fait le siège des sentiments et des honneurs bafoués.
Les frères courent après comme dans un jeu innocent,
Leurs sœurs effondrées l’implorent en gémissant.
Que de serments sous ces arcades trinitaires,
Que de fondements sur ces trônes vulgaires,
Le monde en mouvement interdit tout répit,
Sur deux ou quatre pieds, la roue tourne, on la suit.

Ai Weiwei réagit
« La révolution ! J’aime faire changer les structures, casser les règles, les normes. »
Le Figaro, 29 juin 2009

Ai Weiwei, 20 Chairs from the Qing Dinasty, 2009
Jacques-Louis David, Le Serment des Horaces, 1784