Ahlam Shibli
Béton armé

Béton armé

L’actualité forme la matière première du travail d’Ahlam Shibli, qui explore la photographie documentaire avec un regard subjectif, cherchant toujours de nouvelles formes narratives. 5, 4, 3, 2, 1… décortiquez !


Photographie : Ahlam Shibli
Décryptage : Jadwiga Kania

Une ligne d’yeux. De gauche à droite la ligne part, légèrement ascendante. D’abord des paupières très ouvertes, un regard fixe, perçant, flippant. Puis des paupières plissées, un regard fourbe, vicieux, dérangeant. Et des yeux doux, ouverts, mais qui ne se posent nulle part. celui-là est loin, ailleurs.
Des factions. La casquette kaki et le jean de l’homme caché à gauche signalent probablement un paramilitaire. L’intégrale noir jusqu’au bonnet vaut pour les agents d’infiltration en mission spéciale… le bandeau avec inscription au front, pull et gilet de munitions révéleraient-ils un kamikaze ? chacun d’entre eux représentant une faction à part, ces hommes ne se sont probablement jamais rencontrés.
Deux ovales et des ponctuations. Au centre, une ovale lisière d’or sur intérieur gris fumeux encercle les trois hommes, un ovale dessiné aux couleurs inversées est contenu sur le bord gauche. Les fusils dépassent ce cadre arrondi vers le haut, le bas en diagonale. Ils rythment et saccadent la composition. On les voit bien.
Des mains. Il y a les délicates aux doigts fins, elles se frôlent l’une l’autre. on remarque l’alliance. Il y a les étroites, disjointes, elles empoignent le canon du fusil. Et il y a ce poing dessiné, massif, de la taille d’une tête d’homme. Surmonté du drapeau de la Palestine. Un appel à la révolte, à la lutte. C’est le poing serré d’énervement, crispation. Le poing dressé en signe de protestation. Le poing qui cogne aussi.
Et autour. L’affiche collée à même le mur est usée, déchirée. Un papier sale recouvre le bord haut à gauche. Fendant l’image et traversant juste entre les deux yeux le visage du troisième homme : un câble métallique. Armature mise à nu d’un immeuble en ruine ? c’est ce qu’on ne nous montre pas. Ou presque.

Ahlam Shibli réagit
« Chez un marchand de légumes, une affiche montre les martyrs ‘Abd al-Rahman Shinnawi, ‘Amar al-‘Anabousi et Basim Abu Sariyah, membres des groupes de résistance armée Faris al-Leil (Chevaliers de la nuit), appartenant aux brigades des martyrs d’Al-Aqsa. Sur le bord de l’affiche, une image de Naif Abu Sharkh, leur chef à Naplouse. Sur l’affiche, un autocollant avec un poing levé aux couleurs du drapeau palestinien, où l’on lit : “ Nous voulons que l’occupation échoue. Boycottez Tapuzina [ndlr : une boisson israélienne]. Initiative nationale palestinienne. »  Ma série de photographies Death expose quelques-unes des façons dont ceux qui sont absents (les combattants tombés face aux incursions israéliennes, les militants, les hommes et femmes ayant participé à des attentats-suicides, les prisonniers palestiniens) deviennent à nouveau présents, ou plutôt « représentés ». Et ceci, par le biais d’affiches et de graffitis dans les rues, mais aussi de peintures, photos et autres souvenirs conservés par les familles des martyrs… »


Ahlam Shibli, La vieille ville, environs d’al-kasaba, naplouse, 5 février 2012
Extrait de la série Death, Palestine, 2011-2012